La fausse mobilisation

Mardi 26 novembre 1912. Alors que les rapports diplomatiques entre la France et l'Allemagne sont particulièrement tendus, le Ministre de la Guerre prescrit un exercice de mobilisation dans certains bureaux de recrutement de l'Est de la France. Il existe dans les bureaux de poste de l'époque, plusieurs plis cachetés préparés à l'avance, dans des coffres, à n'ouvrir que sur ordre. A 22h30, Monsieur Defaut, receveur des Postes à Arracourt, reçoit un télégramme indiquant "Pli n°2", qu'il doit remettre au Commandant de la Brigade de Gendarmerie. Il est à noter que l'électrification du village avait eu lieu à peine quelques semaines plus tôt. Ce télégramme devait donc être un des premiers, si ce n'est le premier que recevait le receveur à cette heure tardive. L'évènement, et probablement la gravité de la missive sont certainement l'explication de son émotion, et de là, de l'erreur qu'il commet. En effet, au lieu du "Pli n°2", il transmet le "Pli n°1", message qui indique "Mobilisation Générale".
A 23h00, les 13 communes de la circonscription sont informées de la mobilisation par les militaires de la gendarmerie.

Brigade d'Arracourt, Brigadier BLION

Le 27 novembre 1912 à 5h30, presque tous les mobilisables du canton avaient reliés leurs corps respectifs.

Les douaniers mobilisés

Contrairement à ce qu'explique la légende, la photo n'est pas prise devant le bureau de douane, mais devant un ancien corps de ferme (actuellement ferme Demoyen), au carrefour Arracourt-Bezange

Les douaniers mobilisés

Au centre d'Arracourt, en direction de Vic-sur-Seille et de la frontière

Les douaniers mobilisés

Même photo, sur un autre plan

Les réservistes

Les réservistes civils sur le départ le matin du 12 novembre font leurs adieux

Rassemblement des mobilisés

Rassemblement le long du mur de l'ancienne église

Poste de douane

Les douaniers mobilisés se mettent en place aux sorties d'Arracourt, ici en direction de Bézange, à côté de l'actuelle maison Jespérier (descendants de l'instituteur de l'époque).

Cette fausse mobilisation d'Arracourt fit dans toute la France un bruit énorme. De nombreux journaux en parlèrent.
Dans un journal parisien en date du 29 novembre, Monsieur Georges Berthoulet, Député de Paris signa:
"Il faut se féliciter de l'erreur commise par le Receveur des Postes d'Arracourt. Elle a permis de constater l'admirable état d'esprit des populations de l'Est, qui pourtant auraient plus que les autres à souffrir des maux de la guerre. Averti vers deux heures du matin, le brigadier de gendarmerie Bilon, dont on a annoncé à tort l'arrestation et qui mérite bien plutôt de l'avancement pour sa diligence, fit le nécessaire dans les communes, et dès sept heures la plupart des réservistes avaient déjà rejoint leurs casernements respectifs.

Le maire et le vieux bûcheron

Mr Bergé envoie Mr Choment avertir le garde forestier qui se trouve dans les bois de Bezange

Devant la mairie

Affichage de l'ordre de mobilisation

Rassemblement des réservistes à Bézange

Patriotisme des jeunes

Des jeunes non réservistes désirant s'engager à Bézange

Distribution de tabac

La débitante, femme du maire de Bézange, distribue les cigarettes aux mobilisés sur le départ

Les douaniers mobilisés

Les douaniers rassemblés devant le bureau de douane de Bézange

Les douaniers mobilisés

La même sous un autre angle

Les mobilisés en armes... civiles !

Rassemblement des mobilisés devant l'église de Bézange, équipés des fusils de la société de chasse

Les douaniers se mettent en poste

Comme à Arracourt, les douaniers s'installent aux entrées du village pour assurer sa défense

"A Bezange", nous apprend l'Echo de Paris, "où il n'y a que 43 réservistes, 52 hommes répondirent à l'appel, les autres étaient de jeunes volontaires des sociétés de tir qui arrivaient avec cartouches et fusils.
Partout, il y eut autant de sang-froid que d'élan. Des adieux pathétiques, mais aucune scène de désolation ou de panique. Des vieillards et des adolescents se présentaient aussi pour renforcer les hommes. Et chacun disait sans regret: "Il faut bien en finir, allons-y !". Ah ! Les braves gens...
Que cette attitude ainsi attestée par l'erreur providentielle de l'employé des postes fasse grand effet au-delà des frontières, cela n'est pas à mettre en doute. Il faudrait qu'il en fut de même en-deçà, auprès de cette minuscule mais bruyante minorité, qui, sous prétexte de créer une "Surpatrie" suivant le mot de Monsieur Sembat, oublie la patrie présente et tend à la désarmer au profit de la "Surnation" contre laquelle se préparaient à se défendre les réservistes d'Arracourt.
Ceux-là viennent, en effet par leur fausse mais exacte mobilisation, de formuler une bien jolie réponse aux hommes du Congrès de Bâle. On peut être sur que le départ du foyer, à trois heures du matin, parmi les adieux de la famille, a paru chose grave aux mobilisés. Mais dans la nuit froide, ils avaient assez chaud au cœur pour donner l'exemple du devoir douloureux allègrement accompli, parce qu'ils savent que tout sacrifice fait à la patrie est consenti à la défense de leurs plus chers intérêts. Moralement et matériellement ils se sentent solidaires de la France. Il ne saurait plus y avoir pour eux ni sécurité ni dignité, si l'une et l'autre cessent d'être assurées à leur pays.
"

Par l'agence Havas, le Ministère de la Guerre a fait publier la note officieuse suivante:
"A la suite d'un incident survenu cette nuit en Meurthe et Moselle et dû à l'erreur d'un Brigadier de Gendarmerie, le bruit a couru que la mobilisation avait été ordonnée dans la région de l'Est.
Le Ministre de la Guerre nous autorise à déclarer que pas un réserviste n'a reçu un ordre d'appel, pas plus dans l'Est qu'ailleurs. Les bruits répandus d'une mobilisation n'ont donc aucun fondement.
"

Monsieur le Préfet de Meurthe et Moselle proclama:
"L'erreur commise par un fonctionnaire du service postal du canton d'Arracourt a permis de constater le zèle, la rapidité et le patriotique entrain avec lesquels les hommes soumis au service militaire accompliraient leur devoir si des ordres de mobilisation étaient réellement donnés.
Le gouvernement n'a pas été surpris, mais il a été heureux de l'attitude des hommes de réserve et de la population toute entière et Monsieur le Ministre de la Guerre m'a chargé d'en exprimer ses félicitations aux maires du canton.

J'y joins celles de Monsieur le Général, commandant le 20ème Corps d'Armée."

Le journal "Le Matin" relata ces faits en ces termes:
"A quelque chose, malheur est bon, dit le proverbe. La mésaventure dont furent victimes ces réservistes et ces territoriaux aura du moins eu pour résultat de prouver que les Lorrains, gens calmes, froids, mais résolus et patriotes, sont prêts à faire leur devoir.
Il faut presque se féliciter de cette erreur qui nous a permis d'apprécier comment serait reçu cet ordre fatal que des politiciens apeurés ne cessent de nous présenter comme une catastrophe nationale. C'est en chantant que tous les hommes de 20 à 45 ans accueillirent la nouvelle et la théorie nocturne des réservistes, des territoriaux et des engagés volontaires se déroula joyeusement sur les routes sans aucune faiblesse, sans fausse sentimentalité, sans récrimination. Toute l'horlogerie fonctionne sans retard et, dès l'aube, les casernes voyaient arriver les contingents attendus. Ce résultat est pour nous réconfortant, et nous n'avons pas le courage après une telle expérience de nous retourner contre l'auteur de cet incident, qui, somme toute, n'a rien de malencontreux.
"

Des titres moins évocateurs s'étalaient dans certains quotidiens:

  • Le canton d'Arracourt est mobilisé !
  • L'arrivée dans les casernes à Lunéville, Saint-Nicolas, Nancy !
  • Un bel exemple du patriotisme des populations lorraines !
  • Référendum au delà de la frontière !

Une chanson fut même écrite à l'époque:

La mobilisation d'Arracourt

Dans un petit village au fond d'la Lorraine
La nuit était calme et la lune sereine
Et chez l'épicier comme chez l'pharmacien
Tout le monde dormait bien... bien... bien

Mais quand tout à coup le tambour résonne
On entend au loin le tocsin qui sonne
Interrompt plus d'un aimable entretien
Tout le monde se dit tiens... tiens... tiens

Et l'on sort pour voir qui donnait l'alarme
C'était un unique et vaillant gendarme
Qui portait des bottes comme Bastien
Mais ça ne sentait rien... rien... rien

L'on entend ces mots bouclez vos valises
Faut partir tout de suite car l'on mobilise
Et depuis le plus jeune jusqu'au plus ancien
Tout le monde répond bien... bien... bien

Bientôt tout l'village avec des lanternes
Arrive à Nancy d'vant la caserne
L'fonctionnaire les r'garde et dit nom d'un chien
Je n'y comprend rien... rien... rien

L'officier d'service s'écrie "oh surprise"
Comment se peut-il que l'on mobilise
Et qu'on parte en guerre contre les Prussiens
Sans qu'je n'en sache rien... rien... rien

L'général accort au p'tit galop de chasse
Et dit sparisti c'serait déjà la classe
Non l'on mobilise j'vais donc avoir enfin
Le fameux coup de chien... chien... chien

L'on s'explique ce n'était qu'une joyeuse gaffe
L'employé des postes et des télégraphes
L'employé des post'érieurs (postes est rieur) on l'sait bien
Il s'amuse d'un rien... rien... rien

Nos Lorrains rentrèrent chez eux très à l'aise
Aux accents vibrants de la Marseillaise
Et d'l'hymne guerrier que vous connaissez bien
Viens poupoule viens... viens... viens

C'n'était qu'une alerte mais ces gens quand même
Partaient en chantant pour la lutte suprême
A l'heure où nous sommes ça n'a l'air de rien
Mais ça fait très bien... bien... bien

Le lendemain, on retourne à la frontière plus sereinement

Bézange-la-Grande connur aussi cette mobilisation. Une lettre répercutant cetévènement fut reproduite par le journal "L'Est Républicain" le 23 décembre 1950.

Ce n'est pas sans émotion que tous les anciens de la fausse mobilisation d'Arracourt ont lu les récits, encore vivants à leurs yeux, de cette journée de novembre 1912 que vous avez remémorée dernièrement, ainsi que Monsieur le Sous-Préfet lors du comice agricole.

A Bézange-la-Grande, nous sommes encore quatorze en vie, de la fausse mobilisation, tous restés patriotes comme en ce grand jour inoubliable. Aussi permettez-moi de vous signaler quelques faits de cette journée. Sitôt l'alerte donnée "La guerre est déclarée" notre curé qui, lui aussi était mobilisé, illumina l'église et, en toute hâte, se tint à la disposition de ses paroissiens mobilisés désirant accomplir leur devoir religieux avant de partir.

Je vois encore la femme du buraliste, Madame Berge, apporter aux mobilisés, rassembvlés sur la place, avant leur départ, tabac, cigares, cigarettes et nous les distribuer; et ceci au milieu de nos épouses, mères et fiancées qui, toutes assemblées au milieu de la nuit, apportaient les paroles si nobles de courage, de patriotisme et d'espoir en la victoire et en notre retour; car c'était bien pour la guerre que partaient tous ces braves.

Suivant le fascicule de mobilisation, une partie des hommes se dirigeait sur Lunéville, Saint-Nicolas et le gros de la colonne sur Nancy. Le départ eut lieu à pied, vers deux heures du matin.

Aucun manquant. Tous, nous avons encore à la mémoire ce geste d'un d'entre nous, brave garçon, mais cependant pas trop pratiquant. Nous dirigeant sur Nancy, nous avions déjà traversé Sornéville et nous arrivions à Herbéviller. Avant l'entrée s'élève une croix surmontée d'un Christ; notre camarade nous arrête et, se tournant vers le Christ, nous fait réciter une prière et d'ajouter ce mot d'histoire: "Dieu de Clotilde, si tu nous donne la victoire, toujours nous croirons en toi".

Je n'ai besoin de vous dire ce qui se passa quand nous sommes arrivés aux portes de nos casernes respectives; officiers, tous aux aguets, coups de téléphone à la place, aux colonels des régiments qui arrivaient affairés, en toute hâte.

Finalement l'erreur reconnue, et après nous avoir restaurés, on nous remettait un billet de chemin de fer pour regagner nos domiciles et une indemnité de route.

le soir, au retour, après avoir embrassé femmes, mères et enfants, nous nous retrouvions tous au café du village et commentions les péripéties de cette mémorable journée.

Cinq des sept mobilisés de 1912 qui vivent encore à Arracourt. De gauche à droite: MM Charles RECOUVREUR, 73 ans; Jules HADOT, 74 ans; Paul COLLIN, 75 ans; Eugène JEANPIERRE, 66 ans et Joseph MAIRE, 71 ans. Ce dernier, à l'époque maire d'Arracourt, avait rejoint Nancy, et les autres s'étaient dirigés vers Lunéville où se trouvait leur centre mobilisateur.

 Cinq des sept mobilisés de 1912 qui vivent encore à Arracourt le 23 décembre 1950). De gauche à droite: MM Charles RECOUVREUR, 73 ans; Jules HADOT, 74 ans; Paul COLLIN, 75 ans; Eugène JEANPIERRE, 66 ans et Joseph MAIRE, 71 ans. Ce dernier, à l'époque maire d'Arracourt, avait rejoint Nancy, et les autres s'étaient dirigés vers Lunéville où se trouvait leur centre mobilisateur.

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